Mémoires Européennes

du Goulag

BioGraphie

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Silva  LINARTE

Silva Linarte naît en 1939 en Latgale, une région au sud-est de la Lettonie. Sa famille, relativement aisée dans cette région très pauvre, attachait une grande importance à l'instruction et à la culture. En juin 1941, son père, ayant refusé de dénoncer des collègues instituteurs, est arrêté et condamné aux travaux forcés au Viatlag, où il décède en 1942. Silva, sa mère et ses sœurs sont reléguées dans la région de Krasnoïarsk, en Sibérie. En 1947, Silva et ses sœurs, semi-orphelines, bénéficient d'une mesure les autorisant à rentrer en Lettonie. Après un long périple en train, elles sont placées dans un orphelinat à Riga, puis dans des familles d'accueil. Leur mère parvient ensuite à s'échapper de la colonie spéciale et les retrouve clandestinement en Lettonie. En 1950, au cours de la seconde déportation de masse, la mère et les trois filles sont renvoyées en Sibérie. Alors que les conditions de vie s'améliorent peu à peu, la mère de Silva meurt d'un cancer. Silva rentre définitivement en Lettonie en 1956, où elle parvient à poursuivre des études et devient designer et peintre. Elle réoccupe aujourd'hui la maison de son enfance, replongeant, avec ses propres filles, dans les souvenirs du passé familial miraculeusement conservés.

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Photos d'enfance de Silva

La famille de Silva qui n'a pas connu la déportation a conservé des photographies datant des années 1930. Par ailleurs, Silva, qui réoccupe aujourd'hui la maison de son enfance, a retrouvé des souvenirs familiaux qui ont miraculeusement réchappé à plusieurs décennies d'abandon.

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La déportation en juin 1941

1. Le NKVD peine à maintenir la confidentialité de l’opération. La famille de Silva Linarte a vent de la rumeur de déportation par sa tante paternelle. Son père refuse pourtant d’y croire.

2. La prévision de la déportation en Sibérie et le choix d’affaires chaudes s’avèrent un facteur essentiel de survie. Certains emportent des vêtements d’hiver. D’autres, pressés par les soldats, oublient des baluchons indispensables. C’est le cas de la mère de Silva Linarte, qui n'a pas pris les affaires de sa benjamine – le bébé meurt dans le train.

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Le froid et les loups

1. Rencontre avec les loups. «Je me souviens que notre première école était à 18 km, et il fallait marcher pour s'y rendre, pas tous les jours certes, mais quand même un jour par trimestre. Et l’école secondaire était à 45 km. A travers la taïga, en hiver bien sûr, avec les tempêtes de neige, le froid et les loups.

Et un jour que nous approchions du village de Oulioukol – parmi nous il y avait des enfants du CM1 à la 6e environ, lituaniens et lettons – nous marchions, et nous avons vu, dans le lointain, des petites lumières. Elles nous entouraient. Nous ne comprenions pas ce que c’était, d’où elles venaient. Nous avons ensuite vu ce cercle se rapprocher, et quand il fut suffisamment proche, nous avons tous vu qu’il s’agissait de loups. Tout le monde a eu très peur. Et, non pas parce que nous savions comment nous comporter face aux loups, mais tout simplement parce que nous étions terrorisés, nous nous sommes mis à crier. On criait de peur, et les loups ont commencé à s’écarter. Le cercle a commencé à devenir plus large. Ils ne se sont pas enfuis tout de suite – non, ils ont tout un système! – mais leur cercle s’éloigna malgré tout.

Qu’est-ce qu’on a eu peur !»

2. Le froid et les pieds gelés! 

Silva a failli perdre ses jambes, frigorifiées.

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Retour en Lettonie : l’orphelinat

En 1946, suite à une initiative du ministère letton de l’Instruction, les «orphelins et semi-orphelins» des colonies spéciales sont autorisés à rentrer en Lettonie. Beaucoup d’enfants avaient effectivement perdu l’un de leurs parents, durant les années de guerre, et pour les mères survivantes, les renvoyer en Lettonie, malgré le choc de la séparation, multipliait leurs chances de survie.

Ainsi, environ 1300 enfants, lettons pour la plupart mais également estoniens, regagnèrent les Républiques baltes en 1946-1947. Très souvent, les rescapés ne peuvent croire en la légalité de ce retour, pourtant documenté dans les archives soviétiques, et l’attribuent à un mélange de chance et d’initiative individuelle héroïque. Pour Silva et ses sœurs, l’arrivée à l’orphelinat de Riga correspond à la découverte d’une (relative) abondance. Les enfants, débarquant de Sibérie après un voyage éprouvant, se méfient de la nourriture qu’on leur propose. Seul le responsable médical déchiffre leur attitude et recommande qu’on leur prépare des pommes de terre, la seule nourriture qu’ils connaissaient. Pour ces enfants, le retour - précoce par rapport à d’autres catégories de déportés - constitue un choc gravé dans leur mémoire, une redécouverte de leur terre d’origine. Austra Zalcmane, sa soeur Lilia Kaione et Peep Varju ont bénéficié de la même mesure exceptionnelle.

1. Dans le premier extrait, Silva raconte son périple en train avec ses sœurs pour retourner en Lettonie en 1947.

2. «Ils nous ont amenés directement à l’orphelinat. La douche, tout de suite, une sorte de bain collectif, on n’en avait jamais vu avant, on ne savait pas ce que c’était, pourquoi de l’eau coulait d’en haut. Je me souviens qu’on pleurait, on ne savait pas où se mettre. Quoi qu’il en soit, les éducateurs sont arrivés et nous ont tous lavés.
Et puis après, ils ont commencé à distribuer les vêtements. Pour moi, en tant que fille, ça a été un grand moment. Une dame était assise et donnait des robes…
Donc, je me tiens debout devant cette dame, et elle me dit : «Et toi, fillette, regarde. Choisis la robe qui te plaît.» Alors j’ai choisi une robe à fleurs avec une bande d’une autre couleur, bordeaux.
Oh mon Dieu, je me souviens, je me suis habillée et je me suis regardée. J’étais tellement contente d’avoir cette robe merveilleuse.
Vous savez, en Sibérie, on avait des jupes faites en toile cirée. La toile cirée des sacs qui servaient à nourrir les chevaux ! Ma mère en avait découpé un pour m’en faire une petite jupe, je la faisais tenir avec un lacet. C’est ce que je portais en Sibérie.
Et voilà que soudain, on me donnait une robe à fleurs !»

3. Le premier repas

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La musique et
la danse!

«Imaginez, à notre âge, on rentrait de cette terrible taïga, et on courait danser. On courait danser, les Lituaniens jouaient de l’accordéon. La jeunesse, c’est quelque chose d’incompréhensible, quelque chose qui aide les gens à survivre. Je peux donc dire que les Lituaniens ont sauvé une génération de Lettons grâce à leur sens de la musique. Voilà !»

Fréquemment, malgré les contraintes et les difficultés quotidiennes, les jeunes déportés parviennent à maintenir des espaces de loisirs et de gaieté.

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La Sibérie : espace enchanteur, terre de déportation

 

L’ambivalence de l’espace sibérien, à la fois territoire magnifique et lieu de répression, est exprimée par Silva. Petite fille, elle observe sa mère tirer la charrue comme un animal. Assise sur une souche, elle contemple la forêt qu’elle aime tant. Pourquoi ce « plus bel endroit du monde » incarne-t-il la souffrance des peuples déportés ?

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Un portrait radiophonique

Un portrait de Silva Linarte, dans "la Marche du monde" de Valérie Nivelon sur RFI le 7 avril 2012. 

Silva Linarte était à Paris, invitée pour témoigner à la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (Bulac) lors d'une journée d'étude sur le projet "les Archives sonores de l'Europe du Goulag".