Mémoires Européennes

du Goulag

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Les  AUTRES

Pour la plupart des témoins, la déportation, la vie en camp et dans les colonies spéciales éloignées de Sibérie et d’Asie centrale, constitue la première expérience de coexistence avec des personnes d’origine nationale et sociale différente, parlant une autre langue, ayant d’autres croyances et coutumes et ayant parfois combattu dans des camps opposés.

Les wagons de transfert, les baraques et les brigades de travail qui brassent continuellement les prisonniers, les queues pour recevoir sa ration, les appels, les rares moments de repos ou d’activité culturelle, l’école pour les enfants… autant de moments où les rencontres et coopérations forcées se prolongent en camaraderie et en amitié ou dégénèrent en conflit aigu. Cette confrontation est toujours source de surprise, remet en question des préjugés, les transformant en amour ou en aversion vis-à-vis de groupes nationaux entiers.

Lituaniens, Lettons, Polonais, Estoniens, Ukrainiens, Hongrois, Roumains, Allemands, Tchèques, Finlandais partagent les mêmes épreuves mais réagissent en mobilisant des ressources culturelles et religieuses différentes. Tous découvrent les figures contradictoires de l’univers social soviétique qui constitue pour eux l’altérité la plus redoutable : police politique, gardiens, criminels russes de droit commun qui font la loi dans les camps, komandants des colonies spéciales, mais aussi codétenus, souvent solidaires, et paysans misérables des kolkhozes, compagnons de travail des déplacés spéciaux.

La traversée de cette multiplicité des origines, des parcours et des relations apparaît dans les récits comme la trace la plus complexe et durable de l’expérience de la déportation.

Texte : Marta Craveri et Anne-Marie Losonczy 

   
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Photos de déportation

La brutalité, d’une violence souvent indescriptible, projette les détenus dans une masse humaine partageant le même sort. Le temps passé en déportation, le travail et les épreuves quotidiennes partagées, mais aussi les conflits dus aux différences de milieu social, d’origine nationale, et idéologiques dessinent des rencontres et des expériences de solidarité et d’hostilité inattendues. Ainsi le camp et la déportation seront pour beaucoup le temps paradoxal de la découverte de la diversité humaine et culturelle au-delà des barrières nationales.

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Les Géorgiens déportés à Stalinabad

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Antanas Panavas raconte

«Nous nous sommes habitués, mais au début la Sibérie nous semblait si lugubre, si grise, si inhospitalière. Puis, au printemps, ces mêmes champs sont devenus si verts, si beaux, et nous avons fait aussi connaissance avec les gens. On s’habitue… la population locale… nos voisins russes… et il y avait plusieurs nationalités. Voyez-vous, les Russes étaient en minorité dans ce village. Le village avait été grand. Quand un fils partait à l’armée, il ne revenait pas, il s’installait en ville, et il aidait comme il pouvait sa mère, ses frères, etc. à s’en aller. Et tous ceux qui ont pu sont partis en ville. Les Allemands de la Volga étaient en majorité dans le village. Ils étaient très aimables avec nous et nous avons fait connaissance avec eux. Ils étaient aussi catholiques. Ensuite… en ville… jusqu’en 1953… Il y avait aussi des Kalmouks qui étaient aimables avec nous. Ils étaient très aimables. C’étaient des gens honnêtes, pas méchants. Il y avait aussi d’autres peuples comme les Tchouvaches, les Ukrainiens… mais la majorité c’était des Lituaniens et des Allemands. Les Lituaniens vivaient entre eux de manière aimable. »

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Smilingis témoin de la mort des « Perses »

Au village « vtoroj ucastok » le brassage des populations est tel que vivent en bonne harmonie Lituaniens, Polonais, Chinois, Iraniens, Allemands. Les Iraniens que les Lituaniennes appelaient romantiquement les « Perses » venaient de la haute société et se distinguaient par leur élégance et leur liberté d’opinion. Ils n’ont pourtant pas pu, ou pas voulu, s’adapter aux rudes conditions de l’exil. Anatolij nous livre ici le récit tragique de leur mort, ajoutant que par la suite, cet épisode a longtemps hanté ses nuits:

Un matin de décembre, on envoie quatre « Perses du Caucase » amaigris et vêtus de haillons, abattre la forêt. On leur donne des instruments. Anatolij a pour mission de les conduire jusqu’au chantier et de revenir plus tard comptabiliser le bois abattu. Ils parcourent environ un kilomètre dans un froid glacial, les Perses ont du mal à suivre la cadence. Une fois sur place, Anatolij leur explique ce qu’ils doivent faire dans un mélange de russo-chinois-lituanien. Les Perses n’ont qu’une obsession: se réchauffer, alors Anotolij fait du feu et leur laisse quelques bûches en provision. Il les abandonne ainsi à leur tâche pour poursuivre sa tournée des chantiers. A la tombée de la nuit, Anatolij revient les chercher, mais ne voyant plus de fumée, il commence à s’inquiéter. Il se dit qu’ils sont peut-être partis. Une fois de retour sur les lieux, il les retrouve assis, figés par le gel. Il étaient tous morts de froid.

En relégation, la mort est quotidienne et il faut apprendre à s’en accommoder quelle que soit la saison. A plusieurs reprises, Anatolij est amené à transporter des corps en plein hiver pour procéder à l’éprouvant rituel de l’enterrement. Il raconte une de ces « opérations »: les corps des défunts étaient transportés à cheval jusqu’au cimetière de Postkeros. Les convois avaient lieu une à deux fois par jour. Une fois sur place, il fallait tout d’abord dégager la neige, puis creuser à la hache, ce qui était très dur dans les conditions du permafrost. Il creusait, puis recouvrait le corps de neige. Les complications arrivaient avec le printemps, lors de la fonte des neiges. Les chiens errants et affamés venaient se servir là, avant que les Chinois n’arrivent à leur tour pour chasser ces chiens dont ils se nourrissaient. Alors on appelait les kolkhoziens à la rescousse pour qu’ils viennent enterrer une seconde fois les corps entamés par les chiens.

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Klara Hartmann raconte

««Cette agressivité qu’il y avait là-bas entre nous ! C’était un camp mélangé. Et donc, les Russes sentaient qu’elles étaient en position de force, qu’elles pouvaient tout se permettre… elles le montraient, qu’elles avaient la priorité. Si elles voulaient mon pain,  elles le prenaient, c'est tout.
Et je ne pouvais rien dire parce qu’elles m’auraient frappée, et ça a continué comme ça.
Et celles qui n’étaient pas Russes, de quelles nationalités étaient-elles?
Il y avait de tout. De tous les Etats baltes, des Lithuaniennes, des Estoniennes… des Finlandaises aussi. Et puis des Ukrainiennes, il y en avait énormément. Elles étaient plus amicales, plus tolérantes, elles aimaient bien entrer en contact, mais elles non plus n’avaient rien.
Elles étaient comme toutes les autres… les Russes, par contre, elles obtenaient tout ce qu’elles voulaient. Elles allaient à la cuisine, amenaient des récipients et les remplissaient à ras bord.
Quand la cuisinière ne leur donnait rien, elles la frappaient. Tout le monde avait peur d’elles. Elles recevaient à manger dans leurs grands récipients, les ramenaient au baraquement et elles, elles mangeaient à leur faim.
Ou alors elles allaient à l’endroit où on coupait le pain et ramenaient tout le pain dont elles avaient besoin.
Il y avait une grande différence.»