Mémoires Européennes

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Le  QUOTIDIEN

Le quotidien est au cœur de la vie des déportés et de leurs récits. Il est avant tout fait de froid, de faim, de contraintes et de privations. Il incarne la déportation, en renvoyant au déracinement et à l’obligation de refaire sa vie. 

Il est empli par le travail au kolkhoze et par diverses tâches domestiques d’autant plus épuisantes qu’il s’agit d’un monde extrêmement pauvre en objets, réduit au minimum. La plupart des objets est fabriquée par les paysans, à partir des matériaux disponibles sur place : bois, lin, chanvre, cuir, mais aussi racines de plantes utilisées comme savon ou peau d’oignon servant à colorer les tissus. Les déportés racontent alors leur exil à travers quelques objets clés, incarnation de la misère ou, au contraire, source d’espoir : les cochons qui apparaissent quelques années après la guerre trahissent une amélioration essentielle de la condition de ceux qui en disposent. 

Épuisant et réduit, ce quotidien peut ainsi devenir un vecteur de reconstruction. Il est aussi le lieu central des vies communautaires : un attachement national, maintenu par la participation à des fêtes et rites religieux, la langue parlée à la maison, les chants traditionnels, certains objets gardés ou reproduits, comme les broderies ukrainiennes, n’excluent pas une insertion locale qui s’exerce à travers les échanges de services et de savoir-faire, loisirs et formes de sociabilité partagées. 

Le quotidien représente ainsi un espace au croisement de différents univers : celui du travail collectif et des activités privées, de traditions variées où le monde soviétique impose un cadre général, mais où les pratiques et objets importés de la terre natale côtoient, ignorent ou rencontrent l'univers local.

Texte : Emilia Koustova et Jurgita Mačiulytė

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Antanas Panava raconte sa vie quotidienne au kolkhoze

«J’étais étudiant et soudain, deux semaines plus tard, je travaillais déjà dans un kolkhoze. Et ils m’ont dit : “Tu vas travailler ici, tu vas transférer la paille, etc.” Comme je connaissais les travaux de la terre, je me suis dis qu’il n’y avait rien à faire, on allait le faire s’il le fallait, et on a vécu comme ça. Là-bas, nous avons retrouvé des Lituaniens qui avaient été amenés avant. Ils avaient donné une image particulièrement bonne des Lituaniens, les Russes savaient qu’on emmenait des gens qui n’étaient pas ennemis, bandits, etc., comme le déclaraient les autorités. Là-bas, les gens disaient : “On vous connait déjà…” Ce qui était bien pour nous, c’est qu’on nous a proposé des logements dès le début, car les Russes locaux fuyaient les kolkhozes pour la ville, mais ils avaient peur d’abandonner leurs maisons à on ne sait qui, c’était difficile. Ils demandaient donc de trouver des gens fiables qui pouvaient bien s’occuper des maisons, ne brûlaient pas les clôtures, ne cassaient pas les vitres. Ils demandaient d’aller vivre là et disaient qu’ils nous laissaient ça quelque temps. Les années 1951, 1952 et 1953 ont été difficiles, dans le sens qu’ils payaient très peu pour le travail. On manquait de pain… c’était essentiel le pain. Les pommes de terre, les gens en avaient, ils les plantaient eux-mêmes, mais c’était très difficile avec l’alimentation. Mais rien à faire, les gens se sont habitués. On travaillait dans les champs très tôt le matin. Au printemps, on semait, après suivait la préparation du foin, puis les moissons jusqu’à la tombée de la neige.»

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Le quotidien

Le quotidien est au cœur de la vie des déportés et de leurs récits. Il y apparaît avant tout comme un fardeau fait de froid, de faim, de contraintes et de privations. Ce quotidien incarne la déportation, car il renvoie en permanence au déracinement, à la rupture violente avec le monde familier et à l’obligation de refaire sa vie. Il est empli par un travail qui prend des formes multiples et ne s’arrête jamais. Après une journée passée à labourer les champs du kolkhoze, il faut s’occuper du potager quand on a la chance d’en posséder un, couper du bois, aller chercher de l’eau au puits, essayer de se procurer des aliments. Ces tâches domestiques sont très présentes y compris dans les récits de ceux qui, enfants, ont dû les assumer en absence des adultes.

En déportation, la dimension matérielle du quotidien, c’est-à-dire le monde des objets, se trouve réduite au minimum. Néanmoins – ou bien précisément pour cela - les objets détiennent une place particulière. Ils sont extrêmement simples et en même temps précieux, rares et omniprésents dans les récits, car ils incarnent les souvenirs et les liens avec le monde natal, les espoirs d'une vie meilleure et les possibilités d’une survie tout court. Edredon qui sauve la vie au moins deux fois, d’abord dans les wagons gelés, puis dans ce village sibérien où, à l’arrivée, il est échangé contre un sac de pommes de terre que la famille va planter immédiatement pour tenir le premier hiver, le plus dur de tous… Machine à coudre, ressource inestimable, qui permet de rendre service aux voisins, de gagner quelques roubles (ou sacs de blé), d’habiller les enfants ou de se faire plus jolie tout simplement, en introduisant des coupes à la mode citadine, jamais vues ici, dont les témoins femmes se souviennent encore aujourd’hui…

Une robe taillée par une Lituanienne est d’autant plus mémorable que le reste des objets est extrêmement pauvre et rudimentaire. Dans cette économie de subsistance, qui souffre non seulement du déficit chronique propre à l’économie soviétique mais aussi de la quasi-absence de moyens monétaires chez les kolkhoziens, payés en nature, les déportés vont devoir vite apprendre à utiliser des racines de plantes à la place du savon, à cueillir et à sécher les baies pour compléter leur maigre ration, à fabriquer eux-mêmes leurs outils de travail, ustensiles de cuisine ou chaussures…

Tout cela marque les esprits des déportés qui racontent leur exil à travers quelques objets clés : les jupes noires rapiécées avec du tissu blanc, deviennent pour Elena Talanina-Paulauskaïte l’incarnation de l’extrême pauvreté de ses voisines, dans un village de la région de Krasnoïarsk. La présence ou l’apparition de telle chose ou de tel objet est aussi lourde de sens, car elle peut devenir une source d’espoir, promesse de survie ou de vie meilleure, tels ces cochons qui apparaissent dans les maisons des déportés sibériens quelques années après la guerre. Au-delà de leur signification pratique, ces cochons trahissent une amélioration de la condition des hommes qui peuvent désormais leur attribuer quelque restes alimentaires ou de la farine.

Epuisant et réduit, ce quotidien peut devenir un vecteur de reconstruction, incarnation d’une vie qui reprend au-delà des violences et des contraintes. Il représente aussi un espace d’échanges, lieu central de la vie ou plutôt des vies communautaires, car un attachement national, maintenu et affirmé essentiellement par les pratiques de la vie quotidienne (fêtes et rites religieux, langue parlée à la maison, cuisine nationale et chants traditionnels, objets soigneusement gardés ou reproduits en exil, comme les broderies ukrainiennes ou lituaniennes) n’exclut pas une certaine insertion locale qui s’exerce à travers les échanges de services et partages de savoir-faire, mais aussi grâce aux loisirs, pratiques festives et formes de sociabilité partagées par les déportés et les populations locales.  

Le quotidien représente ainsi un espace au croisement de différents univers : celui du travail collectif et des activités privées, qui vont du travail dans le potager aux moments de détente et de fêtes. Croisement de traditions variées où le monde soviétique avec ses contraintes idéologiques, policières ou matérielles impose un cadre général, mais où les pratiques et parfois les objets importés de la terre natale côtoient, ignorent ou rencontrent l'univers local…

Emilia Koustova et Jurgita Mačiulytė

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Ruzgys Rimgaudas raconte la vie après la mort de Staline

«Puis, après la mort de Staline, c’est devenu un peu mieux. Les jeunes Lituaniens ont commencé à acheter des vélos… Notre famille a acheté une petite moto K125. Nous sommes allés, j'étais encore adolescent, à Ulan-Ude, la capitale, à 150 km de là, pour l’acheter. Je suis revenu avec elle, sans avoir ni permis ni aucune expérience pour la conduire, à travers les champs et la forêt… Nous avons acheté et ramené ces motos avec quatre ou cinq copains.

Plus tard, quand nous avions 15-16 ans, après la mort de Staline, nous avons commencé à organiser des activités – danser des danses folkloriques, les filles ont fait des costumes nationaux. Chacun a fait ce qu'il pouvait, comme il pouvait. On préparait des spectacles dans notre village, car beaucoup de gens y habitaient depuis assez longtemps. Certains ont réussi à obtenir des instruments de musique, ils se sont mis à jouer, des petits orchestres se sont formés. Il y avait des personnes plus âgées et des plus jeunes, les uns avec des accordéons, les autres avec des violons, des percussions, des filles jouaient de la guitare. Nous nous rassemblions près des baraques en soirée et on dansait à même le sol. Nous avons même participé à une activité extérieure, une fête de la région, c'était une sortie. La vie a un peu changé.»