Mémoires Européennes

du Goulag

BioGraphie

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Klara  HARTMANN

Klara Hartmann naît en mai 1930 à Miskolc, dans le nord de la Hongrie, de parents paysans, morts très jeunes dont elle n’a aucun souvenir.
Elle est élevée par un oncle, sous-officier de gendarmerie à Gönc. Devant l’avancée de l’armée Rouge en janvier 1945, son oncle et sa tante s’enfuient en la laissant seule.
Arrêtée, elle est interrogée et torturée pendant presque une année dans la prison de Kiev, puis condamnée pour espionnage au profit des Allemands à 10 ans de travaux forcés. A Vorkuta, elle travaille dans la construction. Harcelée par les détenues soviétiques de droit commun, elle est emmurée dans sa solitude, sans aucun autre Hongrois dans le camp.
Dès 1949, transférée au Steplag du Kazakhstan, destiné uniquement aux détenus politiques, elle connaît l’entraide et la solidarité dans une brigade majoritairement ukrainienne.
En été 1953, après la mort de Staline, c’est à Kiev, sur la route du retour vers la Hongrie qu’elle elle fait la connaissance de son premier mari, jeune paysan hongrois, libéré comme elle. Elle, qui n’a plus de famille, recommence sa vie dans son village à lui, au nord-est de la Hongrie.
Après son divorce, elle travaille sur divers chantiers de construction, le stigmate du goulag ne lui permettant pas d’entreprendre des études. C’est grâce à un médecin du travail qu’elle finira par devenir infirmière et travaillera dans une clinique pour déments.
Remariée, elle qui ne peut pas avoir d’enfants élèvera le neveu orphelin de son mari et deviendra grand-mère. «C’était comme une école. Mais une école très amère» dit-elle, en juin 2009, de ses années dans le goulag.

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Enfance, guerre et arrestation

«Je ne me rappelle pas précisément car j’étais très petite : mes parents sont morts. Et c’est mon oncle et sa famille qui m’ont élevée. Lui était officier de gendarmerie à Gönc. C’est là où j’ai vécu jusqu’à mes 14 ans, pour ainsi dire. J’allais à l’école. La famille s’est habituée… ou plutôt, je me suis habituée à la famille et je les ai pris en affection.
La guerre est arrivée. Et ils ont fui… à l’étranger. Ils ont fui la guerre. Et moi, ils m’ont laissée dans ce grand appartement. Pour qu’il ne reste pas vide, ils y ont placé une bonne pour qu’elle soit là aussi, pour que nous restions dans l’appartement. 
Mais, les combats ont duré très longtemps : les Russes se retiraient, les Allemands rentraient. C’était changeant… Ma rue était habitée par des gendarmes, pour ainsi dire, et c’était là aussi où se trouvait leur caserne. Il y en avait déjà beaucoup qui étaient à la retraite… Selon la rumeur, si les combats duraient aussi longtemps, c’était parce que les gendarmes défendaient le village. Pourtant, il n’y avait sûrement personne là-bas : tout le monde essayait de partir. Mais c’est ce qu’ils disaient. Et c’est à cause de ça qu’ils m’ont emmenée. 
A la fin, ce sont les Roumains qui sont rentrés dans le village, pas les Allemands, ni les Russes. Les Roumains ont fait un grand cirque et ils emmenaient tout ceux qu’ils pouvaient. 
Et puis les Roumains, quand nous étions logés à Rakamaz, je crois… et c’est de là que partait le train. Mais vers où on m’emmenait et comment, je ne le savais pas. J’étais si gamine, j’avais tellement peur, j’avais tant de problèmes que je ne pouvais pas prêter attention à autre chose qu’à ma peur…

Comment s’est passée l’arrestation ?
Il n’y a pas eu d’arrestation ! Des soldats sont rentrés dans la maison avec quelqu’un de la municipalité. Ils m’ont prise et m’ont emmenée.

Et ils ont aussi emmenés la bonne ?
Oui.

Elle aussi…
Oui, mais je ne l’ai pas revue par la suite. Je n’ai revu personne que je connaissais auparavant.»

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Interrogatoires et torture

«J’ai été en prison, enfermée avec des Russes. Donc, je ne pouvais pas vraiment parler, non plus. Au fond, je n’arrivais pas à réaliser ce qui m’arrivait, où j’étais, ce que je faisais là, ce qu’ils allaient faire avec moi. Après deux ou trois mois, ils m’ont transférée dans un cachot isolé. Et là ont commencé les interrogatoires, que j’avoue que je suis une espionne, et pour qui je travaille. Il y avait un interprète, un soldat de Transcarpathie qui parlait bien le hongrois. Il me disait d’avouer car si je faisais durer ça longtemps, j’allais mourir en prison. Mais je lui ai dit : “Je n’ai pas été espionne. Je ne sais pas ce que c’est…” Il a insisté pour que je le dise, ce harcèlement, ce tiraillement a duré longtemps. Parce que les interrogatoires étaient de nuit, et de jour, on ne me laissait pas dormir. Il fallait rester debout dans la cellule toute la journée. Et un soldat veillait, à travers le judas, à ce que je ne me couche pas, mais que je me promène. En somme, ils me torturaient avec ça, pour que je dise au plus vite ce qu’ils avaient envie d’entendre.  A la fin, je ne pouvais plus rien faire. J’étais tellement vidée : ils ne me laissaient ni dormir ni manger. Alors, j’ai dit qu’effectivement, j’étais espionne, mais je devais aussi signer un papier comme quoi je l’étais. Il fallait aussi que je dise où j’avais appris, dans quelle école, qui étaient mes profs… A ça, je ne pouvais absolument pas répondre parce que je n’étais pas espionne, je n’avais aucune idée de tout ça. Eux, avec les conseils de l’interprète, ont écrit ce qu’ils pouvaient. Puis, quelques mois sont passés. Et vers Noël on m’a appelée au bureau et il fallait que je signe que j’en avais eu pour 10 ans. L’interprète m’a dit que je partais pour 10 ans de travail forcé, mais que je n’aie pas peur parce que ça se passerait bien pour moi, que je pourrai même peut être survivre, et qu’après 10 ans, je serais libérée et je vivrai en Russie avec un emploi et un logement et que ça passera. J’étais presque contente…
Je ne peux pas raconter ou… comment dire… je ne sais pas décrire les choses qui me sont arrivées dans cette prison parce qu’il y a eu de tout : il est arrivé qu’on me place sous un robinet d’où des gouttes d’eau tombaient sans arrêt sur ma tête. On me torturait aussi comme ça avec de l’eau froide, Ils appelaient ça “le box”. J’ai failli finir gelée. Après, on me sortait pour aller aux interrogatoires.»

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Violences au camp

«Cette agressivité qu’il y avait là-bas entre nous ! C’était un camp mélangé. Et donc, les Russes sentaient qu’elles étaient en position de force, qu’elles pouvaient tout se permettre… elles le montraient, qu’elles avaient la priorité. Si elles voulaient mon pain,  elles le prenaient, c'est tout.
Et je ne pouvais rien dire parce qu’elles m’auraient frappée, et ça a continué comme ça.
Et celles qui n’étaient pas Russes, de quelles nationalités étaient-elles?
Il y avait de tout. De tous les Etats baltes, des Lithuaniennes, des Estoniennes… des Finlandaises aussi. Et puis des Ukrainiennes, il y en avait énormément. Elles étaient plus amicales, plus tolérantes, elles aimaient bien entrer en contact, mais elles non plus n’avaient rien.
Elles étaient comme toutes les autres… les Russes, par contre, elles obtenaient tout ce qu’elles voulaient. Elles allaient à la cuisine, amenaient des récipients et les remplissaient à ras bord.
Quand la cuisinière ne leur donnait rien, elles la frappaient. Tout le monde avait peur d’elles. Elles recevaient à manger dans leurs grands récipients, les ramenaient au baraquement et elles, elles mangeaient à leur faim.
Ou alors elles allaient à l’endroit où on coupait le pain et ramenaient tout le pain dont elles avaient besoin.
Il y avait une grande différence.»

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Vie au camp

«Ensuite, une usine à Balhàs a été construite. En fait, c’est nous qui avons construit la ville entière, petit à petit. Il n’y avait pas de maisons, il n’y avait rien là-bas, c’était le désert.
D’abord, ce sont des appartements qui ont été bâtis, des appartements familiaux, corrects, mais à la manière russe.

C’est vous qui l’avez construit ?
Oui, oui. Les fonctions de chaque brigade étaient déterminées. Il y en avait une qui s’occupait des fondations, d’autres qui faisaient les bases, ou encore les murs ou les charpentes, et ainsi de suite… les sols… tout.
Il y avait tant de monde que chacun avait sa propre fonction. Et quand les appartements ont été terminés, on a aussi construit une usine où l’on raffinait l’uranium en provenance de Hongrie.
A environ 30-40 kilomètres du camp, il y avait une mine d’où on extrayait également de l’uranium et cet uranium allait aussi à l’usine…
Il y avait celui en provenance de Hongrie, je le sais parce qu’il y avait des wagons hongrois où étaient marqués “Hungaria” et “Pécs” ou “Budapest” et quand on extrayait l’uranium de la terre, on l’apportait avec des brouettes dans ces wagons; dans les mêmes wagons qui amenaient l’uranium de plus loin. C’est comme ça que je le sais.
C’était une impression bizarre, car c’étaient des trains hongrois. Ces trains signifiaient la Hongrie pour moi…                                                          C’était quand même dur, c’était souvent horrible mais en quelque sorte, je sentais… ou plutôt je sens ça maintenant, avec le recul, que dans le camp j’ai traversé plein des choses qui ont été importantes pour ma vie, qui étaient peut-être nécessaires dans ma vie, pour mon expérience… je ne sais pas vraiment… C’était comme une école… mais une école très amère …
Là, dans le camp politique, il y avait un respect mutuel, une solidarité, une entraide. Les Ukrainiennes recevaient des colis de chez eux, elles les partageaient même si ce n’était pas beaucoup, parfois juste un petit bout. La chef de brigade… elle était aussi ukrainienne. Elle aussi recevait toujours des colis et elle les partageait avec tout le monde… C’était une très belle chose, un sentiment de dignité… on s’aidait l’une l’autre, peu importait si on était Lituanienne, Lettonne ou de n’importe où… on se liait d’amitié et on était ainsi ensemble.»

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Le voyage du retour

«Le problème était que nous étions 30 femmes au milieu de 2500 hommes. Alors imaginez : circuler librement entre tous ces hommes… on n’osait pas vraiment sortir parce que c’était quand même terrible. Toutes les femmes n’étaient pas jeunes, nous étions une vingtaine de mon âge, les autres étaient plus âgées. Mais quand je franchissais le pas de la porte, les hommes étaient là, dehors, en file : ils voulaient tous faire connaissance. Ils n’étaient pas brutaux mais on n’avait peur quand même, parce que… et de là, on nous a emmenés, nous les femmes, à Kiev dans un très grand bâtiment vide appartenant à l’hôpital.
Quelques jours après, des prisonniers malades ont été logés dans l’autre bâtiment vide, en face du nôtre. En général, ces hommes souffraient de maladies pulmonaires. C’était quand même mieux ainsi : nous étions séparés, chaque groupe avait sa cour délimité par des barbelés à travers lesquels on pouvait se parler. C’était déjà un peu plus intéressant : “D’où tu es venue ? D’où es-tu ? Que vas-tu faire ?”»

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Un retour difficile

 

«Moi aussi, je me sentais mieux. Mais mon mal du pays n’a pas cessé. C’était terrible : on est loin au milieu du néant. On voit l’air vibrer à cause de la chaleur, comme dans un four qu’on chauffe. Et on regarde et on se dit : “Mon pays est quelque part par là.” Et j’avais un désir si fort de rentrer à la maison même si je savais que je n’avais personne, parce que ma famille était partie. Si je rentrais, que trouverais-je alors que je n’ai personne?

Vous n’aviez pas de frères ni de sœurs ?
Non. Je n’avais pas de… je n’en sais rien ! Ma vie familiale est comme ça : je ne sais absolument pas qui, quoi, comment. On m’a juste dit qu’ils étaient morts et… plus tard, j’ai trouvé un cousin qui vit encore aujourd’hui. Ils habitent à Kàl. 
Il était vraiment, comme je m’en souviens, la seule personne que je sentais appartenir à ma famille… mais rien d’autre. Lui aussi était seul. Vraiment, je n’ai pas su trouver une personne à laquelle je me sente plus proche. Mes parents adoptifs, pourtant, sont rentrés à la maison. Mais lui a été emprisonné et est mort là-bas, et elle a perdu la raison. En somme, toute la famille s’est entièrement décomposée.
Je suis rentrée. Je n’osais pas beaucoup me faire remarquer parce qu’au retour, nous étions tous considérés comme des ennemis de la patrie, des traîtres. Même ceux qui savaient nous parlaient peu, de peur de poser une question ou d’apprendre quelque chose qu’ils ne devaient pas savoir. Et tout ça s’est petit à petit estompé. Ces 9 ans ont quand même effacé beaucoup de choses…

Ça a duré 9 ans donc…
Oui… Ces 9 ans ont effacé beaucoup de choses en moi aussi. J’ai fini par avoir le sentiment que j’étais de nulle part. Pour être sincère, j’avais même peur quand on nous a mis dans le train de retour. J’avais peur : “Où vais-je aller ? Que va t’il m’arriver ?”. Parce que je ne savais rien de la Hongrie, de comment ça se passe ici, quelles sont les circonstances. On ne savait rien. En tout cas pas moi.»