Mémoires Européennes

du Goulag

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Enfances  AU GOULAG

Plusieurs vagues de déportations accompagnent, à partir de 1940, l’avancée de l’armée Rouge sur les pays baltes et en Pologne orientale. Les familles sont envoyées avec leurs enfants dans des villages très éloignés de Sibérie et en Asie centrale ; certains y naîtront. Si quelques enfants furent scolarisés, d'autres durent travailler. Parfois, ils firent l’expérience des orphelinats.
À partir de 1944, au fil de l’avancée soviétique vers l’ouest, des centaines de milliers de familles paysannes sont déportées et une importante population d’enfants et d’adolescents est arrêtée, interrogée, jugée pour «nationalisme» ou «espionnage» et condamnée à de lourdes peines de travaux forcés dans les camps du Goulag. Déportation et vie au camp constitueront ainsi le cadre de la première socialisation d’une génération d’Européens, marqués dès leur enfance.
La voix et le récit des témoins restituent l’intensité unique d’une expérience, où la peur, la douleur, la faim et le froid s’entremêlent avec la découverte étonnée d’un nouveau territoire, de jeux partagés et d’instants de joie, expérience qui leur apparaît aujourd’hui comme une leçon décisive pour toute leur vie.

Texte : Marta Craveri et Anne-Marie Losonczy

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Irena Ašmontaitė – Giedrienė à l’orphelinat

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Silva Linarte raconte sa rencontre avec les loups

«Je me souviens que notre première école était à 18 km, et il fallait marcher pour s’y rendre, pas tous les jours certes, mais quand même un jour par trimestre. Et l’école secondaire était à 45 km. A travers la taïga, en hiver bien sûr, avec les tempêtes de neige, le froid et les loups.

Et un jour que nous approchions du village de Oulioukol – parmi nous il y avait des enfants du CM1 à la 6e environ, lituaniens et lettons – nous marchions, et nous avons vu, dans le lointain, des petites lumières. Elles nous entouraient. Nous ne comprenions pas ce que c’était, d’où elles venaient. Nous avons ensuite vu ce cercle se rapprocher, et quand il fut suffisamment proche, nous avons tous vu qu’il s’agissait de loups. Tout le monde a eu très peur. Et non pas parce que nous ne savions pas comment nous comporter face aux loups, mais tout simplement parce que nous étions terrorisés et nous nous sommes mis à crier. On criait de peur et les loups ont commencé à s’écarter. Le cercle a commencé à devenir plus large. Ils ne se sont pas enfuis tout de suite – non, ils ont tout un système! – mais leur cercle s’éloigna malgré tout.

Qu’est-ce qu’on a eu peur !»

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Enfant affecté aux travaux forestiers.
© Musée des victimes du génocide, Vilnius
Irina Tarnavska (à droite) en déportation avec sa sœur et sa grand-mère en 1951
© Irina Tarnavska
Irina Tarnavska (en bas à droite) en déportation, 1951
© Irina Tarnavska
Irina Tarnavska (à gauche) avec son père et ses sœurs en Sibérie
© Irina Tarnavskaa
Familles de déplacés dans le wagon les menant vers la région de Krasnoïarsk en Sibérie, octobre 1951.
© Musée des victimes du génocide, Vilnius
Siiri Raitar (en haut tout à droite), dans sa classe en Sibérie, 1951
© Siiri Raitar
Une famille estonienne en Sibérie
© Siiri Raitar
Une famille de déplacés, en 1952
© Musée des victimes du génocide, Vilnius
Famille d’un résistant lituanien déportée dans la région d'Irkoutsk en Sibérie, 1949
© Musée des victimes du génocide, Vilnius
Juliana Zarchi (au centre) à l’école au Tadjikistan
© Juliana Zarchi
Elèves de l’école de Khara Koutoul, république autonome de Bouriatie, en 1954
© Rimgaudas Ruzgys
La mère et la sœur Regina de Rimgaudas Ruzgys, 1953
© Rimgaudas Ruzgys
La mère et la sœur de Rimgaudas Ruzgys avec des amies
© Rimgaudas Ruzgys
Rimgaudas Ruzgys avec des enfants utilisant des troncs pour traverser les marais, 1955
© Rimgaudas Ruzgys
Un orphelinat d’enfants polonais
© Janina Borysewicz
Enterrement de la sœur de Danuta Wojciechwska au Kazakhstan
© Danuta Wojciechwska
Siiri Raitar (en haut, 2e en partant de la gauche) sa première année d’école en Sibérie, 1949-1950
© Siiri Raitar
Famille de résistants lituaniens, 1950
© Musée des victimes du génocide, Vilnius

Grandir au goulag

Une enfance entre le choc de l’arrachement, le voyage interminable, le froid, la faim, la peur, le travail pour une carte de ravitaillement supplémentaire, mais aussi la découverte d’une nature inconnue, l’école, les amitiés et les jeux partagés : ainsi grandissait-on au goulag.

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Klara Hartmann raconte ses interrogatoires

«J’ai été en prison, enfermée avec des Russes. Donc, je ne pouvais pas vraiment parler, non plus. Au fond, je n’arrivais pas à réaliser ce qui m’arrivait, où j’étais, ce que je faisais là, ce qu’ils allaient faire avec moi. Après deux ou trois mois, ils m’ont transférée dans un cachot isolé. Et là ont commencé les interrogatoires, que j’avoue que je suis une espionne, et pour qui je travaille. Il y avait un interprète, un soldat de Transcarpathie qui parlait bien le hongrois. Il me disait d’avouer car si je faisais durer ça longtemps, j’allais mourir en prison. Mais je lui ai dit : “Je n’ai pas été espionne. Je ne sais pas ce que c’est…” Il a insisté pour que je le dise, ce harcèlement, ce tiraillement a duré longtemps. Parce que les interrogatoires étaient de nuit, et de jour, on ne me laissait pas dormir. Il fallait rester debout dans la cellule toute la journée. Et un soldat veillait, à travers le judas, à ce que je ne me couche pas, mais que je me promène. En somme, ils me torturaient avec ça, pour que je dise au plus vite ce qu’ils avaient envie d’entendre.  A la fin, je ne pouvais plus rien faire. J’étais tellement vidée : ils ne me laissaient ni dormir ni manger. Alors, j’ai dit qu’effectivement, j’étais espionne, mais je devais aussi signer un papier comme quoi je l’étais. Il fallait aussi que je dise où j’avais appris, dans quelle école, qui étaient mes profs… A ça, je ne pouvais absolument pas répondre parce que je n’étais pas espionne, je n’avais aucune idée de tout ça. Eux, avec les conseils de l’interprète, ont écrit ce qu’ils pouvaient. Puis, quelques mois sont passés. Et vers Noël on m’a appelée au bureau et il fallait que je signe que j’en avais eu pour 10 ans. L’interprète m’a dit que je partais pour 10 ans de travail forcé, mais que je n’aie pas peur parce que ça se passerait bien pour moi, que je pourrai même peut être survivre, et qu’après 10 ans, je serais libérée et je vivrai en Russie avec un emploi et un logement et que ça passera. J’étais presque contente…
Je ne peux pas raconter ou… comment dire… je ne sais pas décrire les choses qui me sont arrivées dans cette prison parce qu’il y a eu de tout : il est arrivé qu’on me place sous un robinet d’où des gouttes d’eau tombaient sans arrêt sur ma tête. On me torturait aussi comme ça avec de l’eau froide, Ils appelaient ça “le box”. J’ai failli finir gelée. Après, on me sortait pour aller aux interrogatoires.»

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Adam Chwaliński raconte son travail dans la taïga

Dans ces deux extraits Adam Chwaliński raconte comment, âgé de 11 ans et demi, il travaillait dans les forêts sibériennes à la coupe du bois.

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Un orphelinat à Irkoutsk

Un orphelinat à Irkoutsk

Image de propagande d'un orphelinat soviétique, issue des actualités cinématographiques de Sibérie orientale, à des années-lumière des conditions qui y régnaient en réalité.

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Orphelins lettons et estoniens «rapatriés»

En 1946, suite à une initiative du ministère letton de l’Instruction, les «orphelins et semi-orphelins» des colonies spéciales sont autorisés à rentrer en Lettonie. Beaucoup d’enfants avaient effectivement perdu l’un de leurs parents, durant les années de guerre, et pour les mères survivantes, les renvoyer en Lettonie, malgré le choc de la séparation, multipliait leurs chances de survie.

Ainsi, environ 1300 enfants, lettons pour la plupart mais également estoniens, regagnèrent les Républiques baltes en 1946-1947. Très souvent, les rescapés ne peuvent croire en la légalité de ce retour, pourtant documenté dans les archives soviétiques, et l’attribuent à un mélange de chance et d’initiative individuelle héroïque. Pour Silva Linarte et ses sœurs, l’arrivée à l’orphelinat de Riga correspond à la découverte d’une (relative) abondance. Les enfants, débarquant de Sibérie après un voyage éprouvant, se méfient de la nourriture qu’on leur propose. Seul le responsable médical déchiffre leur attitude et recommande qu’on leur prépare des pommes de terre, la seule nourriture qu’ils connaissaient. 

Pour ces enfants, le retour – précoce par rapport à d’autres catégories de déportés – constitue un choc gravé dans leur mémoire, une redécouverte de leur terre d’origine. Austra Zalcmane, sa sœur Lilija Kaione et Peep Varju ont bénéficié de la même mesure exceptionnelle.

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Alexandra Belomestnykh, enfant, se met derrière un araire