Mémoires Européennes

du Goulag

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La  FORÊT

Indissociable de l’univers sibérien, la taïga représente un élément incontournable de la vie en déportation. La forêt apparaît comme un espace ambigu. Associée à la douleur des travaux accomplis par les déportés, placés dans des kolkhozes spécialisés dans l’exploitation forestière, mais aussi au gel et à la peur, la forêt offre également des compléments alimentaires indispensables. Entre 1941 et 1946, en particulier, alors que du fait de la guerre les conditions de vie des déportés sont épouvantables, baies, orties et autres végétaux sont consommés comme aliments ou remèdes de fortune. Les enfants, auxquels la cueillette incombe, le plus souvent, participent ainsi directement à la survie familiale.

La taïga constitue plus généralement un élément du quotidien des déportés : ils la côtoient, l’exploitent, la traversent. La majesté et l’étendue de la forêt sibérienne provoquent des chocs visuels, sonores ou olfactifs marquants. Intégrant l’espace privé de la maison, décorée par des fleurs ou des bois sculptés, l’environnement sibérien apparaît comme l’un des facteurs auxquels les familles se cramponnent pour apaiser la violence du déplacement et améliorer la dureté des conditions de vie.

Texte : Juliette Denis

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Le pin nain (Varlam Chalamov)

Varam Chalamov, Récits de la Kolyma, traduction Luba Jurgenson, Edtions Verdier, collection « Slovo », pp. 214-216, Paris, 2003 (édition originale : Стланик. Колымские рассказы. )

Le pin nain

Dans l'Extrême-Nord, là où la taïga rejoint la toundra, parmi les bouleaux nains, les buissons bas des sorbiers couverts de baies aqueuses jaune clair, étonnamment grosses, et les mélèzes vieux de six cents ans qui n'arrivent à maturité qu'au bout de trois cents ans, il y a un arbre spécial : le pin nain. C'est un lointain parent du cèdre1, un conifère: un arbuste à aiguilles persistantes avec un tronc à peine plus gros que le poing et long de deux ou trois mètres. Il se contente de peu, ses racines s'agrippent aux fentes de la roche du versant montagneux. Il est vaillant et têtu comme tous les arbres du Nord. Il a une incroyable sensibilité.

L'automne s'attarde, la neige et l'hiver devraient déjà être là. Des nuages bas, bleu sombre, comme pleins d'ecchymoses, défilent depuis de longues journées au bord de l'horizon tout blanc. Et aujourd'hui, au matin, le vent pénétrant de l'automne est devenu d'un calme menaçant. Est-ce un présage de neige? Non, il ne neigera pas. Le pin nain ne s'est pas encore couché. Les journées s'écoulent, il n'y a pas de neige, les nuages vagabondent quelque part derrière la montagne, un petit soleil pâle s'est levé dans le ciel immense et c'est toujours l'automne...

Mais le pin nain se recourbe. De plus en plus bas, comme sous un fardeau infini, sans cesse grandissant. Il égratigne la pierre de son faîte et se presse contre terre en écartant ses pattes d'émeraude. Il s'aplatit. Il ressemble à une pieuvre avec des plumes vertes. Ainsi couché, il attend un jour ou deux; le ciel blanc déverse enfin une neige poudreuse et le pin nain s'enfonce dans son hibernation comme un ours. La montagne blanche se couvre de grosses ampoules neigeuses : ce sont les arbustes de pin nain couchés pour l'hiver.

À la fin de l'hiver, quand la neige recouvre encore la terre sur une épaisseur de trois mètres, quand les tempêtes ont tassé dansles gorges une neige dure qui ne peut être entamée qu'au fer, les hommes attendent en vain les signes avant-coureurs du printemps, bien que c'en soit déjà l'époque selon le calendrier. Mais la journée ne se distingue en rien d'un jour d'hiver: l'air est coupant et sec comme en janvier. Heureusement, les sensations de l'homme sont trop faibles et sa perception trop simple; d'ailleurs, il n'a pas beaucoup de sens, il n'en a que cinq, ce qui est tout à fait insuffisant pour la prédiction et la divination.

La nature est plus fine que l'homme dans ses sensations. Nous en savons quelque chose. Songez aux saumons qui ne viennent frayer que dans la rivière où a été pondu l'œuf qui leur a donné naissance. Songez aux routes mystérieuses des migrations d'oiseaux. Les plantes et les fleurs baromètres sont pléthore. Mais voilà que dans la blancheur neigeuse infinie, dans l'entière désespérance, se dresse soudain le pin nain. Il secoue la neige de sa ramure, se redresse de toute sa hauteur et lève vers le ciel ses aiguilles vertes, givrées, à peine roussies. Il entend l'appel du printemps qui ne nous est pas perceptible et, lui faisant confiance, il se redresse, le premier de tous dans le Nord. L'hiver est terminé.

Il peut se produire autre chose : quelqu'un allume un feu. Le pin nain est trop confiant. Il déteste tant l'hiver qu'il est prêt à croire en la chaleur d'un feu. Si l'on en fait un en hiver à proximité d'un buisson de pin nain recourbé, tordu pour son hibernation, il se redresse. Le feu s'éteint, et le conifère déçu se courbe à nouveau avec des larmes de dépit et se couche au même endroit. Et la neige l'ensevelit.

Non, il n'est pas seulement le prophète du temps. Le pin nain est l'arbre de l'espoir; c'est l'unique arbre à feuilles persistantes de tout le Grand Nord. Dans la neige blanche étincelante, sa ramure d'aiguilles vert mat raconte le Sud, la chaleur, la vie. L'été, il est modeste et passe inaperçu : tout fleurit alentour avec vélocité pour tenter d'atteindre un plein épanouissement pendant le bref été du Nord. Les fleurs du printemps, de l'été et de l'automne se succèdent, exubérantes. Mais l'automne approche, et tombent les petites aiguilles jaunies qui laisses des mélèzes à nu, l'herbe des champs se pelotonne et se dessèche, la forêt se dénude et on peut alors apercevoir sur l'herbe jaune pâle et sur la mousse grise le flamboiement des grandes torches vertes de pin nain.

J'ai toujours considéré le pin nain comme l'arbre russe le plus poétique, bien plus que le fameux saule pleureur, le cyprès ou le platane. Et ses bûches donnent davantage de chaleur.

1960

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La forêt - entre travail forcé et présence apaisante

Hommes et femmes sont affectés aux rudes travaux forestiers, de l'abattage au flottage, en passant par la découpe. Prisonniers et colons spéciaux sont mobilisés dans les kolkhozes d'exploitation forestière.

La nature et l'environnement sibériens deviennent des éléments constitutifs de la vie quotidienne. Le pin nain, décrit par Varlam Chalamov dans Les Récits de la Kolyma, est l’un des arbustes les plus répandus dans la taïga. Ses formes étranges fascinent les déportés.

La forêt et ses habitants inspirent les déportés. Valli Arrak a dessiné plusieurs «émotions sibériennes» durant son exil, illustrant l’environnement sibérien. A partir de la démocratisation de la pratique photographique en URSS, de très nombreuses photos prises par les déportés – au moment de leur exil ou bien lors de voyages plus tardifs en Sibérie – témoignent des sensations intenses suscitées par l'immersion en forêt. 

La forêt pénètre l'espace intime de l'habitat. Les déportés conservent un attachement fort à la décoration de leur intérieur. Les fleurs et les feuillages sont abondamment sollicités pour embellir les baraques. Le bois est un matériau utilisé pour fabriquer des objets divers. Les déportés acquièrent rapidement des compétences artisanales afin d’exploiter au mieux cette ressource inépuisable. 

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L'empreinte de la taïga sur Kasimirs Gendels

Kasimirs Gendels, affecté au chargement des barges, a été profondément imprégné par la taïga, qui l’a marqué même bien après sa libération.

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Les orties, remède miraculeux pour la mère de Silva

Mais la forêt offre également de nombreuses ressources d’appoint. Dans le kolkhoze sibérien où la famille de Silva Linarte est reléguée durant l’hiver 1941, les villageois déportés tombent gravement malades suite à la consommation d’une farine avariée. Face à la médiocrité des soins, les orties apparaissent comme un remède salvateur. Silva reste persuadée qu'elles ont sauvé sa mère.

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Silva encerclée par les loups

La forêt, dangereuse, peut devenir un lieu de terreur. Silva Linarte, qui devait traverser à pied presque 30 kilomètres pour se rendre à l’école, se retrouve un jour avec d’autres enfants encerclée par les loups. 

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Austra et Lilija se souviennent de la forêt

Alors que leur mère travaille, les sœurs Austra Zalcmane et Lilija Kaijone ramassent des baies dans la forêt. Elles se souviennent avec émotion de leurs sensations dans les bois.

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La Sibérie : espace enchanteur, terre de déportation

L’ambivalence de l’espace sibérien, à la fois territoire magnifique et lieu de répression, est exprimée par Silva Linarte. Petite fille, elle observe sa mère tirer la charrue comme un animal. Assise sur une souche, elle contemple la forêt qu’elle aime tant. Pourquoi ce «plus bel endroit du monde» incarne-t-il la souffrance des peuples déportés ?