Mémoires Européennes

du Goulag

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De l'Altaï à la mer de Laptev

David Jozefovič raconte comment il fut transporté en train, camion, barge, de son premier lieu de déportation, à Kamen-na-Obi (Kamen sur l'Ob) dans le territoire de l'Altaï, jusqu'aux rives de la mer de Laptev,  sur l'océan arctique:

« En juin 1942 on nous a à nouveau emmené plus loin, comme si on n’avait déjà vécu assez longtemps ici. On nous a emmené en train jusqu’à Irkoutsk. On nous a à nouveau mis dans un train de marchandise, voilà, dans des wagons de marchandise. A nouveau des moustiques. On n’a pas emporté tout le monde. Ainsi Izer, que vous avez interviewé, voilà, il est resté à Kamen sur l’Ob. Pourquoi? Ils n’ont pas emporté cette famille, dont les enfants étaient petits. Izer avait 3 ou 4 ans, son frère jumeau aussi. Et les emporter n’avait pas de sens. Mais notre famille pouvait fournir de la force de travail, vous voyez, ma sœur avait 22 ans, mon frère 21 et il y avait encore moi et ma seconde sœur. Voilà, on nous a conduit jusqu’à Irkoutsk. Je voudrais vous raconter un épisode intéressant, durant la route. A une station dont je me souviens encore du nom jusqu’à aujourd’hui, elle s’appelait Taïga, je suis sorti pour pisser, voilà, et un autre homme est sorti du wagon, bon, je ne suis pas sorti, nous n’étions pas dans des wagons de voyageurs, nous somme descendus par une échelle de fer de ce train. Nous nous sommes un peu éloignés, et le train, le convoi s’est ébranlé et a commencé à prendre de la vitesse. Je me souviens qu’on nous a tendu les bras pour que nous grimpions dans d’autres wagons, mais le train allait déjà trop vite et nous sommes restés, moi et cet homme, tous deux. Que faire alors ? Nous sommes allé jusqu’à la station, et les  employés des chemins de fer nous ont proposé de monter dans le train de marchandise qui suivait, un train qui ne transportait pas des exilés ni des prisonniers. Nous sommes montés et nous avons rattrapé le nôtre, à une station quelconque.
Nous sommes arrivés à Irkoutsk, où coule le fleuve Angara. On nous met dans un bateau à vapeur, et nous rejoignons sur l’Angara un embarcadère qui se nommait, si je me souviens bien, Uskut. Cet embarcadère n’est pas éloigné, à environ 200 km du fleuve Lena, voilà, l’Angara et la Lena sont à une distance d’environ 200km et pour la Sibérie, 200 km ce n’est pas loin.
On nous met dans des camions de marchandises, voilà dans les remorques, et on nous emporte, voilà tout le convoi mais déjà déchargé du bateau, jusqu'à l’embarcadère Lena, qui se trouve sur le fleuve Lena, et sur ce fleuve  on nous emporte vers Iakoutsk. On nous a chargé dans des barges, dans les cales, et nous avons navigué dans ces barges durant environ 3 jours. Ensuite, à Iakoutsk on nous a débarqués et embarqués sur d’autres barges et emportés en direction de l’océan Arctique.
Et ainsi nous nous sommes retrouvés à l’automne 1942 près de la mer des Laptev, c’était le village du cap Bykov. Mais, en chemin on n’a pas déchargé les barges seulement au cap Bykov, mais aussi à Trofimov, à Tumat, à Tit-Ary, d’autres villages qui sont situés dans le delta de la Lena.
Et voilà comment s’est terminé notre voyage de Kamen sur l’Ob jusqu’au cap Bykov. »