Le transport : Le voyage des déportés

 

Entre l’arrestation et la relégation, la forme des trajets se répète de façon étonnamment identique, dans presque tous les récits. Arrêté dans un village, on part sur une charrette, souvent, jusqu’à la station de train la plus proche, où attendent déjà d’autres futurs déportés. Le train est un long convoi de wagons à bestiaux, souvent équipés de châlits, parfois chacun reste à même le sol. Les personnes s’entassent dans ces wagons, de tous sexes et de tous âges. Le voyage est alors long, très long, sans que la destination n’ait jamais été indiquée au départ.
L’arrivée est brutale, étonnante ; rien ne signalait qu’on était au bout du voyage en train. En général, la station est petite, au milieu de nulle part, mais le trajet ne s’arrête pas là. Soit ils continuent de suite, en voiture ou en camion, vers leur destination finale. Soit les déportés attendent, un temps, dans des baraques, qu’on viennent les chercher. Encore quelques dizaines, de kilomètres avant de se retrouver dans le lieu qui sera la première étape de la déportation.

Souvent, lors du trajet en train, des voies uniques imposent de longs arrêts en gare, pour laisser passer un autre convoi, dans l’autre sens. Le train arrive à une gare quelconque, perdue en Sibérie, retourne en arrière, repart pour un trajet qui ne semble jamais direct.
Les hommes et les femmes s’organisent, isolent un coin du wagon qui devient les toilettes, un trou dans le sol, un seau. Ils cherchent à préserver un minimum de pudeur. Si les enfants ne sont pas gênés, ils perçoivent la gêne des femmes. Les portes restent fermées, seules parfois quelques lucarnes permettent d’apercevoir les environs. Les uns ont apporté de la nourriture, d’autres essaient de saisir quelques denrées lors des arrêts. L’eau chaude est essentielle, et souvent elle est donnée dans les gares, où l’un des voyageurs part à sa recherche, sans s'éloigner, sous l’œil de l’escorte.
Les soldats d’escorte n’apparaissent que lors des haltes, quand les wagons s’entrouvrent. Ils ne montrent pas de signes de violence particulière, mais les enfants entendent leurs tirs lorsque certains tentent de s’enfuir. Parfois ces fuyards réussisent à disparaître dans les forêts. Nul, bien entendu, ne saura alors ce qu’ils sont devenus.
Dans ce trajet vers l’inconnu et l’incertain, certains repères comme la traversée d’un fleuve, le passage de l’Oural et de ses montagnes, la vision de la taïga, prennent une grande importance. Chacun y va de son interprétation sur le lieu traversé, sur la signification des changements.
Derrière ces récits qui se répètent, apparaissent des différences. Les trajets de 1941 et de 1944 sont à l’évidence beaucoup plus douloureux, la faim et l’épuisement étant très présents, que ceux de 1949, période plus éloignée de la guerre.
Ces récits renvoient aussi aux premières déportations massives, associées à la collectivisation de 1929-1930, qui étaient souvent improvisées. «Déportations-abandon» (N. Werth) dans lesquelles les déportés étaient parfois laissés en pleine nature. Celles que les témoins relatent ici ne le sont en général pas. L’organisation est plus claire, ils sont accueillis, même si c'est souvent dans des conditions très difficiles. Les instructions, publiées par les organes du ministère de l’Intérieur en charge de la déportation, décrivent finalement assez bien, dans le détail, ce que racontent aujourd’hui, les témoins.
Alain Blum