Les territoires de la déportation : Les territoires de la déportation

 

Les lieux de déportation parsèment le territoire soviétique. Ils sont cependant surtout situés dans les régions, souvent régions de colonisation, où le migrant ne vient pas spontanément, car l’accès est difficile et l’environnement hostile.

La géographie des lieux de déportation se rapproche, sans coïncider, de la géographie des camps. Les premiers sont essentiellement répartis au nord du Kazakhstan, en Ouzbékistan, en Sibérie occidentale, dans la région du lac Baïkal et dans une zone au nord-est de Moscou. Les seconds sont plus nombreux dans les zones particulièrement inhospitalières, que ce soit le Grand Nord (tels les camps de Vorkouta, d’Inta ou d’autres) et dans certaines régions très rigoureuses de Sibérie (la Kolyma, etc.). Les camps sont souvent placés dans des zones minières ou le long des grands chantiers ferroviaires ou industriels. Les déportés, eux, vont plutôt en milieu rural, là où l’on cultive ou dans des exploitations forestières. Cependant, il n’y a pas de règles strictes et on retrouve les uns et les autres se côtoyant sur les divers chantiers. Il n’y a pas, en revanche, de lieux de déportation à l’ouest d’une ligne Léningrad-Moscou, où les camps sont nombreux car les besoins en main-d’œuvre y sont importantes. 

Les déportés ne sont pas enfermés derrière des barbelés. Il s’agit de les envoyer dans des lieux où la nature, les difficultés d’accès font office de murs d’enceinte. Ces territoires sont transformés grâce à eux, de nouveaux villages se créent, d’autres sont sauvés alors qu’ils étaient menacés par l’exode des locaux. Les destinées des déportés ont changé avec le temps et diffèrent selon les territoires d’origine. Les Lituaniens ou les Ukrainiens occidentaux sont souvent transportés en Sibérie, dans la région d’Irkoutsk, de Krasnoïarsk ou de Novosibirsk en particulier, alors que les Allemands peuplent plutôt l’Asie centrale.

De façon paradoxale, des territoires d’exil se forment permettant aux communautés nationales de reconstituer des liens de solidarité, fortement atténués cependant par les interdictions de circuler au-delà des limites du village et par la dispersion des localités de peuplement, qui accompagne le déracinement. Les déportés s’approprient peu à peu leurs lieux de déportation, qui deviennent alors de véritables territoires.

Ces lieux se dépeuplent, quand après la mort de Staline, et surtout après 1956, les déportés ont le droit de retourner dans leurs territoires d’origine. Les familles sont souvent dispersées sur tout le territoire ; lors des déportations de 1941, 1944 et 1949 des territoires annexés, les pères furent souvent envoyés dans les camps, les femmes et leurs enfants dans les villages de peuplement.

Cet immense territoire fut parcouru d’une correspondance éparse entre territoires d’origine, dans lesquels étaient restés quelques membre de la famille des déportés, camps dans lesquels les pères étaient envoyés, et villages de peuplement. Car, si le droit à correspondance est très limité (une lettre par mois pour les prisonniers des camps), il existe, même si chacun sait que les lettres sont ouvertes et lues par les organes policiers.

Lorsqu’ils survivent à l’extrême dureté du camp, les pères ou les fils adultes partent à la recherche de leur famille. Si certains ont réussi à conserver un lien lorsqu’ils étaient dans le camp, d’autres retrouvent où leurs parents résident, une fois libérés, au bout de semaines de recherche.

Alain Blum et Jurgita Mačiulité