Teodor Shanin : L'effroi du père

 

Quand mon père est revenu à Samarkande nous avons pris du temps à le nourrir pour qu'il retrouve son état normal.

Et, il revint à lui, pour ainsi dire, et découvrit alors à partir de quoi nous vivions, et il devint pour ainsi dire hystériquement effrayé, car l'idée qu'il pourrait être renvoyé dans un camp de concentration dépassait tout ce qu'il pouvait supporter psychologiquement. C'était incroyable, à quel point il était effrayé, et il rendit notre travail tout à fait impossible, car d'un côté vous ne pouvait pas le faire si vous avez dans votre famille quelqu'un d'aussi effrayé, et d'un autre côté, on m'avait une fois demandé, comment ne vous a-t-on pas attrapé? Ma réponse avait été qu'ils attrapaient les gens car on voyait l'effroi dans leurs yeux. Il est difficile de vous attraper, tant que vous êtes sûr de vous. Vous pouviez être attrapé, comme ce chanteur, mais c'était très difficile. Or, à partir du moment où vous avez de l'effroi dans vos yeux, les policiers vont vous contrôler. Et, avec mon père, aussi effrayé, il était désormais évident que nous exprimerions de la frayeur, tant ma mère que moi. Ce ne peut être autrement, vous ne pouvez pas être avec quelqu'un d'aussi effrayé et ne pas être influencé. 

Et, ainsi, nous avons cessé de vendre le pain, ou de le transporter, en fait nous ne le vendions pas, nous le transportions.

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Teodor Shanin à Moscou, le 8 décembre 2008
© CERCEC & RFI