Teodor Shanin : La mort de sa sœur, assassinée par le nazis

 

Saviez-vous à ce moment où était votre père ?

Non je ne le savais pas, et je ne l’ai pas su pendant plus d’un an, presque deux. On avait pratiquement perdu sa trace.
La ville avait été envahie par les Allemands, dès le début de la guerre. On était encore détenus quand les Allemands sont entrés dans Wilno, et pour parler de ma fille, donc ma fille, non ma sœur, ma sœur et mon grand-père, furent fusillés six mois après, à Ponari, là où la majorité des Juifs furent exécutés.

Savez-vous quand votre mère a appris le destin de votre sœur ?

Oui, bien sûr, nous l’avons appris quand nous sommes revenus à Wilno. Nous n'y sommes revenus que pour çà. Nous allions quitter l’URSS car les anciens citoyens polonais pouvaient le faire, et nous avions décidé d'essayer d'apprendre quelque chose sur notre famille; ma mère n'a pas cru pendant très longtemps que ma sœur avait été tuée, car ma famille parlait parfaitement polonais, mon grand-père parlait toutes les langues possibles. C'était un homme avec des moustaches pareilles à celles d'un noble polonais, ou plutôt d'un colonel russe tel Berkendorf. Il dirigeait avant la guerre une usine de vodka, et les pommes de terre produites par la noblesse polonaise en constituaient le matériau de base pour la fabriquer. Ils auraient donc pu, bien sûr, avoir été cachés par eux. En plus nous avions tous des yeux bleus dans notre famille et ma sœur avait les yeux encore plus bleus que moi et ils pouvaient ne pas être identifiés. Mais mon grand-père était persuadé que le seul peuple vraiment civilisé en Europe était les Allemands et que les Russes n'étaient pas civilisés. Les Allemands avaient occupé Wilno durant la Première Guerre mondiale et mon grand-père disait qu’ils étaient durs mais civilisés et disciplinés et il ne pouvait imaginer qu’ils tueraient des gens. Mais ce fut différent, et il était trop tard, les portes du ghetto étaient refermées. Quand nous sommes venus à Wilno nous n’avons pas trouvé de preuve exacte mais nous avons trouvé un homme qui avait vu un groupe de personnes partant du ghetto, et qui avait reconnu mon grand-père, et ils allaient dans la direction de Ponari, le lieu de l’exécution. Donc… Une fois cela appris, nous avons décidé que cela constituait une preuve définitive et nous sommes partis pour la Pologne.


Quand vous étiez dans l’Altaï vous avez entendu parler de l’holocauste ?

Non, nous ne pouvions l’imaginer. Personne n'y pensait. Rien de tout cela.

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Teodor Shanin à Moscou, le 8 décembre 2008
© CERCEC & RFI