Placid Karoly Olofsson : Le dernier jour de travail au camp

 

Je dois signer ce papier. C’est notre rapatriement. Ce mot, nous ne l’avions pas encore entendu. Ce n’est pas une réhabilitation, ce n’est pas une amnistie, mais un rapatriement, qu’ils nous laissent rentrer chez nous. Je dois l’avouer : nous ne sautions pas de joie parce que nous savions que quand l’Union Soviétique promet quelque chose, il n’en sera rien. Mais il fallait qu’on signe… et pendant que nous signions – 88 personnes ne signent pas un papier en une minute, c’était assez long – la porte s’ouvre et le directeur de la fabrique de meuble rentre. Un homme très important. Il criait, il jurait, il hurlait qu’on voulait le ruiner car, disait-il, si ces 7O personnes ne viennent plus travailler demain – on nous avait dit que nous ne devions pas aller travailler le lendemain – alors il ne pourrait pas réaliser le plan du 3ème trimestre et la prime trimestrielle sauterait et si elle saute, il n’y a plus de prime de fin d’année. Je ne sais pas si vous êtes au courant mais sous le régime communiste, chez nous aussi, la réalisation du plan et même son dépassement étaient leur Dieu. Nous, là-bas, on comprenait ça. Nous nous sommes regardés. Moi aussi je faisais partie de la délégation de 3 membres qui s’est approchée de cet homme si influent: « nous comprenons votre détresse (misère). Ils veulent vous ruiner. Mais écoutez… Nous, prisonniers hongrois, garantissons votre prime. Nous acceptons volontairement ces 6 jours pour que vous l’obteniez. Il n’y croyait pas ses oreilles ! Dans les 40 ans d’histoire de l’Union Soviétique, rien de semblable n’était arrivé. On peut sentir à quel point… nom d’un chien ! nous allions montrer qui nous étions! On nous a cogné mais la confiance en soi… ce genre de chose était très important… En fait, pour être sincère, après 10 ans de travail forcé, 6 jours, ce n’est pas un si grand sacrifice. Mais pour la confiance en soi, pour l’estime de soi, ça avait énormément de sens. Pour résumer, on ne doit pas se plaindre, on doit percevoir, prendre conscience des petits plaisirs, on ne doit pas dire à priori « je suis supérieur » mais montrer le moment venu qu’on est à part. Vous le sentez, n’est-ce pas ? Tout ça c’est l’énergie de la survie.

Vous devez installer Flash Player pour lire ce média.

Le père Placid Karoly Olofsson le 6 juin 2009 à Budapest
© CERCEC & RFI