La matrice des peuplements spéciaux : le Grand Tournant de 1930

 

Le Grand Tournant de 1930 inaugure le lancement de la collectivisation forcée des campagnes soviétiques et son corollaire, la « liquidation des koulaks en tant que classe ». Il suffira au Politburo de trois semaines pour mettre au point les modalités de cette opération répressive sans précédent. Parmi les trois catégories de « koulaks » visés, la seconde concerne un quota de 150 000 paysans non engagés dans la contre-révolution, mais faisant partie des plus riches. Ils doivent être déportés en famille vers les confins de l’URSS. L’enjeu est à la fois d’isoler ces « ennemis de classe » loin des villages à collectiviser, et d’utiliser leur main-d’œuvre pour exploiter les ressources naturelles des régions inhospitalières du territoire. 

Le feu vert est donc donné à la première déportation de masse stalinienne. Au cours de l’hiver 1930, plus de 550 000 paysans sont déportés dans des conditions inhumaines. Les quotas de départ, largement dépassés, confirment les débordements de la « dékoulakisation ». Dans les grandes régions céréalières (Basse et moyenne Volga, Région centrale des terres noires, républiques d’Ukraine et de Biélorussie), l’expropriation dégénère en règlements de compte et en pillage. La répression s’étend largement sur la paysannerie moyenne. Censées partir avec deux mois de provisions, des vêtements chauds et des outils, les familles sont réveillées en pleine nuit, sommées de se préparer en une demi-heure, puis envoyées vers les gares les plus proches où elles sont chargées dans des trains de marchandises pour une destination inconnue. Des méthodes qui seront ritualisées au cours des déportations ultérieures.

En 1930, c’est à la région du Nord russe que revient le plus grand lot de déportés: plus de 230 000 personnes sont « accueillies » dont près de la moitié proviennent d’Ukraine. En mai 1930, cette forme de répression est baptisée la « colonisation spéciale » et ses victimes les « déplacés spéciaux ». Un nouveau cercle d’exclus de la société soviétique se dessine. Il s’agit de familles déportées sur décision administrative, pour une durée indéterminée. Elles sont soumises aux travaux forcés et doivent ériger des « villages spéciaux » dont elles deviennent prisonnières. L’impréparation des autorités régionales est telle que les déportés sont en effet abandonnés sur des terrains vagues, en pleine forêt. Le premier hiver en déportation est chaotique. Faute de coordination entre le Centre et la périphérie, ces familles sont très mal approvisionnées et les entreprises forestières qui utilisent leur main-d’œuvre se montrent peu disposées à leur fournir un logement. Les déportés s’enterrent dans des gourbis ou vivent dans la promiscuité des baraquements. Le froid, la faim, les épidémies font partie de leur quotidien. Dans la région Nord, un tiers des déportés sont morts ou en fuite à la fin de 1930. Dans ces conditions, la rentabilité des déportés est nulle.

Au printemps 1931, l’OGPU, censée être plus efficace dans la « gestion » des détenus, reprend les choses en mains et organise au sein du GOULAG une administration des peuplements spéciaux qui dispose d’antennes régionales et de komandatures locales dirigées par des commandants. Malgré l’échec de la déportation de 1930, une nouvelle vague de migrations forcées est engagée en 1931 et aboutit à l’expulsion de plus d’ 1 200 000 paysans « dékoulakisés ». Cette fois, l’Oural devient l’épicentre de la déportation, recevant quelque 430 000 paysans. La Sibérie doit gérer l’arrivée de plus de 300 000 personnes et le Kazakhstan, près de 250 000. Durant les trois premières années en relégation, la politique répressive à l’égard des paysans mène à une gabegie et à une catastrophe humanitaire qui culmine lors de la famine de 1933. Au total, la police politique enregistre ces années-là près de 500 000 morts et 670 000 évasions. Cet échec est néanmoins pris en compte par les hauts dirigeants qui renonceront à mettre en œuvre une nouvelle opération « grandiose » de déportation au cours de 1933, visant cette fois deux millions de personnes.

À partir de 1934, la situation des paysans déportés s’améliore grâce aux artels spéciaux mis en place dans leurs villages. Lopins, bétail et semences permettent aux familles de réorganiser leur vie, petit à petit. Les relégués s’adaptent aux travaux forestiers et miniers auxquels ils sont affectés. En 1935, près de 445 000 déportés travaillent dans le secteur agricole, tandis que 640 000 sont rattachés à des entreprises industrielles. Les paysans les plus entreprenants parviennent à se hisser à des postes à responsabilité, ce que facilite l’absence de main-d’œuvre dans ces régions isolées. L’année 1935 marque un tournant démographique: la natalité reprend le pas sur la mortalité. La normalisation est aussi amorcée avec les premières campagnes de réintégration des paysans dans leurs droits civiques. Toutefois, l’interdiction de retour annoncée par Staline en janvier 1935 scelle le statut des déportés. En juillet 1937, « l’opération koulak » alimente une nouvelle vague de répressions dans les villages spéciaux à l’égard des chefs de famille: plus de 46 000 « ex-koulaks » sont arrêtés. Un an plus tard, s’enclenchent les premières mesures d’amnistie, visant en premier lieu la jeunesse, libre de quitter les villages de résidence pour aller faire des études ou travailler. La normalisation est aussi économique: les artels deviennent des kolkhozes ordinaires. En 1939, Beria envisage même de mettre fin à la relégation des paysans et d’abolir le système des peuplements spéciaux. Ce projet est avorté en raison des nouvelles vagues de déportation du début des années 1940 et de l’entrée en guerre. En 1942, près de 61 000 colons de travail endossent le manteau militaire, en premier lieu les jeunes. Ils sont radiés des registres spéciaux. La vigilance en revanche redouble à l’égard de la vieille génération qui devra attendre l’après-guerre pour être enfin délivrée du statut infamant. La fin des années 1940 voit s’amorcer le lent processus d’amnistie des « ex-koulaks » qui s’étalera jusqu’en 1954.

Hélène Mondon