Survivre par la déportation : La répression soviétique en Pologne orientale et dans les pays baltes 1939-1941

 

A la suite de la signature du pacte entre les ministres des Affaires étrangères allemand et soviétique Ribbentrop et Molotov, en septembre 1939, l’Union soviétique annexa les territoires orientaux de la Pologne (Ukraine et Biélorussie occidentales) et en juillet 1940 les trois pays baltes.
Les élites politiques, économiques et militaires des différentes «nationalités» (dans l’acceptation soviétique d’appartenance ethnique : ‘nacional’nost’) qui habitaient ces territoires – Polonais, Juifs, Ukrainiens, Lituaniens, Lettons, Estoniens et Biélorusses – furent arrêtées et condamnées aux travaux forcés dans les camps de travail soviétiques ou déportées et assignées à résidence forcée en Sibérie et en Asie centrale.
En Pologne orientale, entre 1939 et 1941, les Soviétiques arrêtèrent et condamnèrent aux travaux forcés 107 140 personnes dont 23 590 d’origine juive. En même temps furent  organisées quatre grandes vagues de déportation destinées à purger les régions orientales des «éléments indésirables». Chaque opération de déportation avait, au départ, une cible bien précise.

La première, en février 1940, visait principalement les colons militaires, les osadniki, soit les anciens membres de l’armée polonaise qui avaient combattu durant la Première Guerre mondiale ou participé à la guerre russo-polonaise de 1920 et à qui avaient été attribuées des terres, dans l’objectif stratégique d’affirmer la présence polonaise dans les régions frontalières. Parmi les 140 000 déportés se trouvaient aussi d’autres catégories de personnes : les exploitants agricoles et les employés de l’ancienne administration forestière.
Les Polonais d’origine juive furent déportés principalement lors des deuxième et troisième opérations en avril et juin 1940. En avril les déportations concernèrent surtout les représentants de l’ancien ordre public polonais (policiers, gendarmes, gardiens de prison, employés administratifs), les membres des classes possédantes (propriétaires, artisans, fabricants, commerçants) ainsi que les membres des familles de réprimés. Et en juin 1940, la catégorie visée était celle des réfugiés, pour laquelle les Soviétiques créèrent le terme de «déplacés spéciaux réfugiés» (specperecelentsy-bežency), qui réunissait les personnes qui avaient fui la Pologne occidentale, occupée par les Allemands, mais qui par la suite, de peur de ne plus pouvoir retourner en Pologne où étaient restées leurs familles, avaient refusé de prendre la citoyenneté soviétique et avaient fait demande, auprès de la commission soviéto-allemande de Transferts, de retourner en Pologne occidentale. 
Les échos de la brutalité des agents du NKVD, au cours des premières déportations, et les risques encourus par ceux qui refusaient le passeport, et donc la citoyenneté, poussèrent les réfugiés à s’inscrire dans les listes de la commission de Transferts. «Certains décidèrent de passer du côté allemand de la frontière, écrit un témoin. Certes, les nazis parquaient les Juifs dans des ghettos, mais ils ne disposaient pas d’une Sibérie. De deux maux (les chambres à gaz n’existaient pas encore), certains Juifs crurent choisir le moindre, ne pouvant imaginer qu’au final ce serait la Sibérie qui se révélerait être le moindre mal.» 
Tous ceux qui n’avaient pas obtenu la permission allemande de rejoindre la partie occidentale de la Pologne furent déportés par les Soviétiques. Au total, 80 % des  77 000 personnes déportées pendant la troisième vague de juin 1940 étaient d’origine juive. 
La quatrième et dernière opération, en juin 1941, ne concernait plus seulement les territoires orientaux de la Pologne, mais aussi les trois pays baltes et la Moldavie (annexée en août 1940). Elle avait pour but de «nettoyer» ces territoires – selon le terme employé dans les décrets soviétiques – des éléments antisoviétiques, criminels et «socialement dangereux». 
Dans cette opération, dix catégories d’individus étaient ciblées et divisées entre ceux qui devaient être arrêtés et condamnés aux travaux forcés et ceux qui devaient être déportés et assignés à résidence dans les peuplements spéciaux. Les membres actifs des partis contre-révolutionnaires et nationalistes, les ex-officiers de police, les gendarmes, les gardiens de prison, les hauts fonctionnaires et les ex-officiers sur lesquels existaient des documents compromettants, les propriétaires fonciers, les industriels et les entrepreneurs et enfin les criminels devaient être condamnés entre 5 et 8 ans de travaux forcés ; leurs propriétés devaient être confisquées et, une fois la peine purgée, ils devaient vivre en relégation pendant 20 ans dans les régions éloignées de l’URSS. Les familles des individus appartenant à ces catégories ainsi que les réfugiés allemands devant être rapatriés en Allemagne, mais ayant refusé d’y être transférés – et sur lesquels existaient des matériaux sur leurs activités antisoviétiques ou des soupçons sur leurs rapports avec les contre-espionnages étrangers –, devaient être déportés pour 20 ans dans les peuplements spéciaux et leurs propriétés confisquées.

Marta Craveri