Le quotidien : Le quotidien

 

Le quotidien est au cœur de la vie des déportés et de leurs récits. Il y apparaît avant tout comme un fardeau fait de froid, de faim, de contraintes et de privations. Ce quotidien incarne la déportation, car il renvoie en permanence au déracinement, à la rupture violente avec le monde familier et à l’obligation de refaire sa vie. Il est empli par un travail qui prend des formes multiples et ne s’arrête jamais. Après une journée passée à labourer les champs du kolkhoze, il faut s’occuper du potager quand on a la chance d’en posséder un, couper du bois, aller chercher de l’eau au puits, essayer de se procurer des aliments. Ces tâches domestiques sont très présentes y compris dans les récits de ceux qui, enfants, ont dû les assumer en absence des adultes.

En déportation, la dimension matérielle du quotidien, c’est-à-dire le monde des objets, se trouve réduite au minimum. Néanmoins – ou bien précisément pour cela - les objets détiennent une place particulière. Ils sont extrêmement simples et en même temps précieux, rares et omniprésents dans les récits, car ils incarnent les souvenirs et les liens avec le monde natal, les espoirs d'une vie meilleure et les possibilités d’une survie tout court. Edredon qui sauve la vie au moins deux fois, d’abord dans les wagons gelés, puis dans ce village sibérien où, à l’arrivée, il est échangé contre un sac de pommes de terre que la famille va planter immédiatement pour tenir le premier hiver, le plus dur de tous… Machine à coudre, ressource inestimable, qui permet de rendre service aux voisins, de gagner quelques roubles (ou sacs de blé), d’habiller les enfants ou de se faire plus jolie tout simplement, en introduisant des coupes à la mode citadine, jamais vues ici, dont les témoins femmes se souviennent encore aujourd’hui…

Une robe taillée par une Lituanienne est d’autant plus mémorable que le reste des objets est extrêmement pauvre et rudimentaire. Dans cette économie de subsistance, qui souffre non seulement du déficit chronique propre à l’économie soviétique mais aussi de la quasi-absence de moyens monétaires chez les kolkhoziens, payés en nature, les déportés vont devoir vite apprendre à utiliser des racines de plantes à la place du savon, à cueillir et à sécher les baies pour compléter leur maigre ration, à fabriquer eux-mêmes leurs outils de travail, ustensiles de cuisine ou chaussures…

Tout cela marque les esprits des déportés qui racontent leur exil à travers quelques objets clés : les jupes noires rapiécées avec du tissu blanc, deviennent pour Elena Talanina-Paulauskaïte l’incarnation de l’extrême pauvreté de ses voisines, dans un village de la région de Krasnoïarsk. La présence ou l’apparition de telle chose ou de tel objet est aussi lourde de sens, car elle peut devenir une source d’espoir, promesse de survie ou de vie meilleure, tels ces cochons qui apparaissent dans les maisons des déportés sibériens quelques années après la guerre. Au-delà de leur signification pratique, ces cochons trahissent une amélioration de la condition des hommes qui peuvent désormais leur attribuer quelque restes alimentaires ou de la farine.

Epuisant et réduit, ce quotidien peut devenir un vecteur de reconstruction, incarnation d’une vie qui reprend au-delà des violences et des contraintes. Il représente aussi un espace d’échanges, lieu central de la vie ou plutôt des vies communautaires, car un attachement national, maintenu et affirmé essentiellement par les pratiques de la vie quotidienne (fêtes et rites religieux, langue parlée à la maison, cuisine nationale et chants traditionnels, objets soigneusement gardés ou reproduits en exil, comme les broderies ukrainiennes ou lituaniennes) n’exclut pas une certaine insertion locale qui s’exerce à travers les échanges de services et partages de savoir-faire, mais aussi grâce aux loisirs, pratiques festives et formes de sociabilité partagées par les déportés et les populations locales.  

Le quotidien représente ainsi un espace au croisement de différents univers : celui du travail collectif et des activités privées, qui vont du travail dans le potager aux moments de détente et de fêtes. Croisement de traditions variées où le monde soviétique avec ses contraintes idéologiques, policières ou matérielles impose un cadre général, mais où les pratiques et parfois les objets importés de la terre natale côtoient, ignorent ou rencontrent l'univers local…

Emilia Koustova et Jurgita Mačiulytė