Grigori Kovaltchouk : Enfance, relations sociales et langues

 

«D’ailleurs le personnel de cette scierie était constitué de déportés, des gens comme ma mère avec des enfants. Il n’y avait pas que des petits enfants comme nous. Il y avait des familles où il y avait des adolescents de 16 ou 17 ans. Ils étaient là en attendant l’appel sous les drapeaux. Il y avait des Tsiganes, des Lituaniens. D’ailleurs un des Lituaniens qui s’appelait Iouzik est devenu mon copain de classe.
Nous étions tous dans la même école, l’école primaire, où nous avons étudié les 4 premières années, puis nous avons déménagé à Bolchaia Koda, où il y avait une école pour plus grands. Nous y étions pensionnaires. Nous partions toute la semaine, nous y apportions nos propres victuailles, autrement nous n’aurions pas été nourris. Certains louaient des chambres chez les habitants. C’était le cas de mes frères. Moi, j’ai été envoyé en pension complète.

Votre mère vous parlez ukrainien ?
Oui, toujours, elle m’a toujours parlé en ukrainien. Moi, je ne suis jamais allé en Ukraine, mais j’ai appris l’ukrainien avec ma mère. Ce n’est pas l’ukrainien littéraire, mais l’ukrainien familier. Je le maîtrise très bien. En 1964, lorsque je suis allé la première fois en Ukraine, je communiquais très bien avec les autres. Je me souviens d’un épisode, il y avait un journal sur la table et mon oncle me demande de lire quelque chose. Je n’avais jamais appris l’ukrainien mais j’ai réussi à traduire cet article de l’ukrainien en russe. Peut-être par intuition, mais sans problème. Il est vrai que je ne parle pas l’ukrainien littéraire, mais l’ukrainien familier.

Cela vous a-t-il frappé de parler ukrainien à la maison et le russe à l’école ?
Oui je l’ai ressenti quand je suis allé à l’école, mais il y avait très peu de familles russes “de souche” (chisto russkie), je ne me souviens que d’une seule, celle de notre contremaître, mais tous les autres étaient des exilés.

Qui étaient vos amis ?
Tout d’abord, nous étions très unis dans notre famille. J’étais très proche de mes frères, de ma sœur, et j’étais copain avec tous les enfants des voisins. Le reste étaient des Ukrainiens, et dans la cour d’école je parlais une espèce de langue mélangée. J’ai appris beaucoup de mots en lituanien. Depuis je me souviens comment dire bonjour, “labadéné”, c’est bonjour en lituanien… Pour le reste je ne me souviens plus, mais à l’époque je connaissais d’autres mots lituaniens. Vous savez, les enfants arrivent toujours à apprendre, à communiquer, avec des signes, des gestes, un mot en russe, un mot en lituanien, un mot en ukrainien. Nous nous sommes toujours très bien compris, il n’y a jamais eu de conflits.

Puisque vous parlez de conflits, certains interviewés nous ont parlé de certaines persécussions subies par des Lituaniens, par exemple des gamins lituaniens offensés par d’autres villageois…
Non, ce n’est pas du tout mon cas, car tous ceux qui étaient autour étaient des exilés comme nous, il n’y avait pratiquement pas de locaux.

Et les adultes ?
Les adultes maintenaient des contacts tout à fait normaux. Il y avait des Tatars, pas que des Ukrainiens et des Lituaniens. L’un s’appelait Khakim, l’autre Abrinit, mais ils étaient déjà adultes. Nous étions tous ensemble et nous nous invitions, lors des fêtes religieuses, les uns chez les autres. Pour Pâques, notamment, nous cachions des œufs et les cherchions ensemble. Entre enfants, il n’y a jamais eu de problèmes. Entre adultes, il y en a eu parfois, il y a eu deux ou trois assassinats, mais c’était surtout à cause de l’alcool. Entre gamin il n’y en jamais eu.

Quelle fête fêtiez vous ?
Ma mère était très religieuse, très croyante. Elle était originaire d’Ukraine occidentale et l’orthodoxie était très importante pour elle.»

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Photo de la classe de Grigori
© Grigori Kovaltchouk


Tous les extraits :

  1. L'école (Lituaniens, Tsiganes) puis l'internat
  2. Les langues qui se parlaient. Toutes les familles étaient de déportés
  3. Les relations entre enfants et adultes