Se plaindre : Un destin tragique

 

Iossif L... écrit en 1954 une longue requête pour demander à être libéré de déportation, où il fut envoyé en mars 1949, embarqué comme tant d’autre Lituaniens dans l’opération Ressac. Artisan boucher avant la guerre, il a probablement été considéré comme ayant échappé à la déportation de juin 1941, qui avait frappé maints petits commerçants et artisans. Sa lettre de plainte est cependant celle d’un homme qui, avec sa famille, a vécu l’horreur de l’occupation allemande, suivie, moins de 5 ans après leur libération, d'une déportation en Sibérie. Iossif Lipman, Juif de Kaunas, est en effet un des rares survivants du ghetto, et il raconte dans sa lettre ce destin tragique, qui le voit passer du ghetto à l'exil sibérien. Destin tragique d’une famille en général, puisque ces fils, ce qu’il ne dit pas dans cette lettre, furent arrêtés peu après la guerre, l’un pour avoir essayé de partir vers la Pologne, comme e nombreux Juifs soviétiques tentèrent de le faire, l’autre pour avoir été témoin de cette tentative, et n’en n’avoir rien dit, et surtout pour avoir conservé des documents du ghetto, qui conduisit le NKVD à l’accuser de sionisme.

La photo qui illustre ce média présente un ensemble de survivant, dont I. Lipman et son épouse, juste après la libération du ghetto, debout devant le bunker dans lequel il s'était caché (dns les sous-sols d'un immeuble du ghetto)

(voir Alain Blum et Emilia Koustova, "L'effacement d'une expérience", in Emilia Koustova, , à paraître, Strasbourg, PUS, 2019)

Plainte de Iossif L..., envoyée de Krasnoïarsk, le 27 juillet 1954
Au Ministre de l’Intérieur de l’URSS, le cam<arade> Kruglov
Cc: au Chef de la direction du ministère de l’Intérieur de Vilnius
De la part du cit[oyen] L... Iossif Naumovitch, 24 rue Lebedev, appt 1, Krasnoïarsk.
Requête
Moi, Iossif N. L..., suis né en 1889 à Kaunas, où j’ai vécu sans interruption jusqu'en 1945.
Depuis l’enfance, je me suis spécialisé dans la viande et j’ai travaillé par conséquent comme ouvrier, entre 1920 et 1940, dans le combinat de viande de Kaunas.
Pendant l’occupation de la Lituanie par les envahisseurs allemands, nous avons dû, moi et ma famille, survivre à toute les horreurs des persécutions allemandes ; à de nombreuses reprises nous avons été sur le point de mourir et notre salut est tout simplement un miracle. Nous ne sommes restés en vie que grâce à mes deux fils, qui ont été durant ces années en relation avec le détachement de partisans « En avant » (dont le chef était le cam<arade> Ziman, surnommé « Jurgis »). Ils ont ainsi réussi à construire, à l’insu des Allemands, un abri sûr dans lequel nous nous sommes cachés durant presque toute l’occupation, et où nous sommes restés sous terre, sans jamais sortir, durant les 4 mois qui ont précédé la défaite finale des Allemands.
C’est seulement avec l’arrivée de l’Armée rouge en Lituanie que nous avons été sauvés, un détachement de sapeurs nous a déterrés, car, avant leur départ, les Allemands avaient fait sauter la maison sous laquelle nous nous trouvions. C’était en juillet 1944.
En quittant cet abri, j’ai appris que tous mes parents avaient été tués, mes sœurs, mes frères, mes autres parents et mes proches. Je n’ai alors ni pu ni voulu vivre à Kaunas, où tout me rappelait ce que nous avions vécu. J’ai donc déménagé avec ma famille à Vilnius.
Là, j’ai immédiatement intégré la coopérative « Octobre » comme coupeur de viande, et j’y ai travaillé jusqu'en 1948. En 1948, j’ai rejoint la coopérative du district, toujours comme coupeur de viande. J’y ai travaillé jusqu’à ces jours funestes de mars 1949.
En mars 1949, on m’a proposé de façon tout à fait inattendue et injuste de partir en déplacement  dans la région de Krasnoïarsk.
Durant toute ma longue et laborieuse vie, je n’ai jamais possédé ni maison ni commerce et je suis ainsi très offensé par la tournure des événements au moment de ma vieillesse. Où que j’aie travaillé, je l’ai toujours fait honnêtement et consciencieusement car je ne suis pas habitué à avoir une autre relation au travail.
Mon fils aîné, L... Ruben <Ruvim> Iossifovitch, né en 1907, a été envoyé en déplacement avec moi car, n’étant pas marié à l’époque, il habitait avec moi. Cinq mois plus tard, alors que nous étions déjà dans la région de Krasnoïarsk, nous avons appris le décès subit de ma femme, qui n’avait pas pu survivre à ce nouveau choc.
Entre 1949 et 1951, mon fils et moi avons vécu et travaillé dans le village de Solgon du district d’Oujour. Grâce à notre travail honnête, nous avons été envoyés en 1951 pour travailler en accord avec notre spécialité au combinat de viande d’Oujour, où j’ai reçu de nombreuses récompenses et gratifications pour mon travail.
En février-mars de cette année, mon fils qui vivait avec moi est tombé gravement malade. Compte tenu de la gravité de sa maladie, une tumeur au cerveau, il a été envoyé pour traitement à Krasnoïarsk, où il est resté à l’hôpital pendant plus d’un mois, puis en raison de l’absence de neurochirurgiens dans cette ville, il a été envoyé à Novossibirsk pour être opéré.
Il y est mort, au cours de l’opération. C’était le 12 juin 1954.
Après ce deuxième malheur survenu dans ma famille, mes autres enfants (mon fils cadet et mes deux filles) sont venus me rejoindre temporairement à Krasnoïarsk, pour ne pas me laisser seul, car je ne travaille plus et suis dépendant de mes enfants.
Mon fils cadet L... Efim <Chaïm> Iossifovitch, né en 1913, a travaillé comme contremaître principal en drainage à la construction du canal Volga-Don jusqu’à la fin du chantier  ; il a reçu de nombreuses récompenses et gratifications pour l’excellente conduite des travaux, dont certaines personnellement du chef du chantier, le général Chiktorov , du ministre de l’Intérieur, le cam<arade> Krouglov, et de son adjoint, le cam<arade> Serov ; vous pouvez en obtenir facilement confirmation.
Mes enfants ne sont venus en Sibérie que pour moi et doivent rentrer chez eux ; je vous demande donc par la présente de réexaminer ma situation, de lever les contraintes auxquelles je suis soumis car je ne ressens aucune culpabilité ; toute notre famille a toujours eu, au contraire, de la sympathie pour le régime soviétique.
Je vous demande de me permettre de revenir librement dans ma patrie, pour que je puisse vivre en homme libre les quelques années qui me restent, et que je ne porte plus le fardeau d’un homme aux droits limités, fardeau qui m’est insupportable. Je vous demande de m’autoriser à vivre là où vivent mes enfants, et que je puisse enfin me rendre à la tombe de ma défunte épouse.
Le 27 juillet 1954,    [Signature] L..

Lettre dactylographiée avec signature manuscrite de l’auteur, LCVA, fonds R-754, inv. 13, d. 512, pp. 164-165.